Alors que la Chine bouscule l’ordre établi avec le lancement de Deepseek, le Maroc se positionne comme un futur acteur sérieux du secteur. En misant sur la jeunesse, la formation d’élite et la puissance de calcul, certains leaders académiques du continent appellent à un sursaut. L’ambition consiste à faire émerger une IA made in Africa, pensée, codée et entraînée sur le sol africain.
Un appel à l’audace : Le pari africain sur l’IA
C’est un événement technologique majeur qui a secoué le secteur début 2025. La startup chinoise Deepseek dévoilait son agent conversationnel, marquant l’entrée de Pékin dans le club très fermé des puissances de l’IA. Pour Ali Kettani, directeur du College of Computing de l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P), ce précédent chinois démontre qu’un acteur non occidental peut créer une technologie à portée mondiale. « Nous avons les talents, nous avons l’énergie, il ne nous manque que l’audace », a-t-il affirmé lors d’un échange mené à la mi-juillet avec Maroc Hebdo.
Depuis novembre 2020, l’UM6P forme une nouvelle génération d’ingénieurs spécialisés en informatique avancée. L’établissement, rattaché au groupe OCP, mise sur une double priorité qui repose sur l’intelligence artificielle et la cybersécurité. Cette orientation stratégique, appuyée par des infrastructures de pointe comme le Toubkal Supercomputer – le plus puissant d’Afrique – renforce l’ambition de faire du Maroc une référence régionale en IA. L’expertise technologique locale, associée à une vision pédagogique exigeante, alimente désormais l’hypothèse d’une IA made in Africa.
Une dynamique démographique et académique favorable
L’un des arguments majeurs avancés par Ali Kettani repose sur la démographie africaine. Selon l’UNESCO, un jeune sur trois dans le monde sera africain d’ici 2050. Ce basculement offre, à ses yeux, une opportunité unique de faire du continent « le plus grand vivier de talents en devenir à l’échelle planétaire ». Le Maroc, en particulier, peut s’appuyer sur une jeunesse formée, dotée d’une forte appétence pour les mathématiques et les sciences fondamentales, éléments-clés pour maîtriser les technologies d’intelligence artificielle.
« L’IA, ce sont des chiffres », résume Kettani, qui insiste sur la capacité des étudiants marocains à rivaliser avec les meilleurs profils internationaux. Il cite la qualité de l’enseignement dispensé à l’UM6P, qu’il compare sans détour à celui des grandes universités américaines : « Stanford, où le fondateur d’OpenAI a étudié, n’enseigne pas des choses que nous ne connaissons pas ici. »
Si le financement reste un obstacle de taille, le Maroc ne dispose pas de l’équivalent des fonds injectés dans la Silicon Valley, le directeur du College of Computing estime que la volonté politique et entrepreneuriale pourrait combler ce déficit. « Il ne manque pas grand-chose pour qu’un Deepseek africain voie le jour », insiste-t-il.
Cette ambition soulève toutefois plusieurs questions. La formation d’élite est-elle suffisamment accessible et pérenne ? Les investissements privés et publics suivront-ils à court terme ? Et surtout, comment inscrire ce projet dans une vision panafricaine, au-delà du seul Maroc ?
L’émergence d’une IA made in Africa ne relève plus de la simple utopie académique. Portée par une dynamique démographique unique, une volonté de rupture technologique et des infrastructures en développement, l’Afrique — et le Maroc en particulier — revendique sa place dans la compétition mondiale. L’exemple chinois a montré que les équilibres peuvent évoluer. Reste à transformer le potentiel en réalité, sans céder aux discours incantatoires. Pour cela, il faudra former, financer, fédérer et oser.