Dans un continent où l’instabilité monétaire menace les revenus et l’épargne, une alternative numérique se développe à grande vitesse. Les stablecoins, cryptos adossées au dollar américain, deviennent pour de nombreux Africains un rempart contre l’érosion de leur pouvoir d’achat. Entre innovations technologiques, contraintes économiques et réformes réglementaires, cette mutation monétaire s’ancre désormais dans la réalité du quotidien.
Une solution pour contourner l’inflation
Dans les grandes métropoles comme Nairobi ou Lagos, l’usage des stablecoins, notamment USDT (Tether) et USDC (Circle), s’intensifie. Les citoyens y voient un moyen de s’abstraire de la volatilité du naira nigérian ou du shilling kényan, souvent soumis à une dévaluation rapide. Loin d’une adoption spéculative, cet usage se révèle pragmatique puisqu’il permet de protéger ses revenus, de réaliser des transactions commerciales et de recevoir des paiements internationaux sans subir les pertes liées à la conversion.
Les chiffres confirment cette dynamique : entre juillet 2023 et juin 2024, le Nigeria a enregistré près de 22 milliards de dollars de transactions en stablecoins, soit le volume le plus élevé d’Afrique subsaharienne. Dans cette région, les stablecoins représentent environ 40 à 43 % du volume global d’échange en cryptos, selon Chainalysis.

L’essor de cet usage s’explique également par les coûts prohibitifs des transferts d’argent traditionnels. Envoyer des fonds en Afrique subsaharienne coûte en moyenne 8,45 %, contre 4 % seulement via des solutions numériques basées sur les stablecoins.
Des infrastructures adaptées facilitent cette transition. Des plateformes comme Yellow Card proposent des conversions rapides entre monnaies locales et stablecoins, tandis que des services comme Kotani Pay assurent l’interopérabilité avec des solutions de mobile money telles que M‑Pesa. Cette fluidité permet une adoption même dans les zones éloignées des circuits bancaires classiques.
Vers une économie sous surveillance totale
Si les stablecoins gagnent en popularité, leur utilisation ne va pas sans risques. Le phénomène du désancrage (“de-peg”), lorsqu’un stablecoin perd sa parité avec le dollar, inquiète les utilisateurs soucieux de préserver la valeur de leurs actifs. Les fraudes en pair-à-pair, le piratage de wallets, ou encore les restrictions gouvernementales pèsent également sur la confiance dans ces outils.
Les États africains commencent à réagir. Le Nigeria, après avoir interdit l’usage des cryptos en 2021, a infléchi sa position en réglementant plus strictement les exchanges. Le Kenya, de son côté, a instauré une taxation spécifique sur les revenus générés par les actifs numériques. Ces mesures visent à encadrer sans freiner totalement un usage désormais ancré dans les pratiques économiques.
En toile de fond, une inquiétude émerge : celle de la “dollarisation informelle”. En substituant partiellement les monnaies locales par des stablecoins adossés au dollar, les États pourraient perdre une partie de leur souveraineté monétaire. Cette évolution, si elle n’est pas maîtrisée, pourrait avoir des effets durables sur la politique économique intérieure.
Face à ces enjeux, les acteurs du secteur s’adaptent. Certains développent des services où l’utilisateur ne voit plus directement le stablecoin, mais seulement la valeur transférée, à l’image des solutions utilisées dans les néobanques. D’autres anticipent une réglementation renforcée, notamment sur la transparence des réserves des émetteurs de stablecoins, condition clé pour maintenir la confiance.
Les stablecoins ne sont plus d’être un simple outil d’investissement. En Afrique, ils deviennent une infrastructure monétaire alternative, façonnée par les besoins concrets de populations confrontées à l’urgence économique. Cette transition, portée par la technologie, mais nourrie par les contraintes locales, interpelle économistes, régulateurs et innovateurs. La question n’est plus de savoir si les stablecoins s’imposeront, mais comment et à quelles conditions ils redessineront les contours de l’économie africaine.