La domination des stablecoins adossés au dollar américain inquiète désormais les institutions européennes. Face à un marché largement dominé par les jetons indexés sur l’USD, plusieurs responsables de la zone euro appellent à accélérer la création d’alternatives en euros. Cette prise de position marque un tournant dans la stratégie financière du Vieux Continent, alors que les États-Unis consolident leur avance grâce à une législation favorable aux cryptos stables.
L’appel du Mécanisme européen de stabilité
Lors d’une audition consacrée à la santé économique de la zone euro, Pierre Gramegna, directeur général du Mécanisme européen de stabilité (MES), a exhorté les décideurs européens à soutenir l’émission de stablecoins libellés en euros. « L’Europe ne devrait pas dépendre des stablecoins libellés en dollars américains, qui dominent actuellement les marchés », a-t-il déclaré devant la Commission européenne.

Selon Gramegna, le développement de monnaies numériques adossées à l’euro représenterait à la fois un outil d’innovation et un moyen de préserver la souveraineté économique du continent. Il estime que les émetteurs nationaux doivent être encouragés à lancer leurs propres jetons, à condition qu’ils respectent le cadre réglementaire MiCA.
Cette position contraste avec la prudence affichée jusqu’ici par Bruxelles, qui voyait dans les stablecoins un risque pour la stabilité financière. Le message est clair : l’Europe veut reprendre l’initiative dans une bataille monétaire devenue mondiale.
Le succès du GENIUS Act comme déclencheur
Le changement de ton européen survient dans un contexte de forte croissance des stablecoins en dollars. L’adoption du cadre réglementaire GENIUS aux États-Unis en 2025 a stimulé l’essor de ces jetons, renforçant encore la position dominante du billet vert sur les marchés numériques et dans la finance décentralisée (DeFi).
Face à cette avance américaine, plusieurs responsables européens, dont Paschal Donohoe, président de l’Eurogroupe, reconnaissent la nécessité d’encourager l’innovation locale. Donohoe considère que l’euro numérique – la monnaie numérique de banque centrale (CBDC) actuellement en développement – pourrait coexister avec des stablecoins privés, créant un écosystème plus compétitif.
Mais le calendrier reste incertain. Le membre du directoire de la Banque centrale européenne (BCE), Piero Cipollone, a précisé que l’euro numérique ne verrait probablement pas le jour avant 2029. Ce délai laisse un vide que les stablecoins privés pourraient combler, du moins temporairement, pour répondre à la demande croissante d’actifs numériques stables libellés en euros.
Une bataille monétaire aux dimensions géopolitiques
Les dirigeants européens ne cachent plus leurs inquiétudes face à la domination du dollar sur les marchés crypto. En septembre, Christine Lagarde, présidente de la BCE, a rappelé que l’Union devait « combler les lacunes réglementaires » afin d’éviter que les stablecoins étrangers drainent la liquidité de l’euro.
De l’autre côté de l’Atlantique, Christopher Waller, gouverneur de la Réserve fédérale américaine, a défendu à plusieurs reprises les stablecoins libellés en dollars, qu’il considère comme un moyen de « protéger le statut de réserve du billet vert ». Pour lui, la montée en puissance de la DeFi, largement libellée en USD, ne ferait qu’accroître cette domination.
Dans ce contexte, la création de stablecoins européens s’impose comme une réponse stratégique. Au-delà des enjeux économiques, c’est aussi une question d’influence et de souveraineté numérique. En d’autres termes, la bataille du Web3 est devenue celle des devises.
Le message envoyé par Bruxelles est sans ambiguïté : l’Europe ne veut plus être spectatrice.
En misant sur des stablecoins en euros, elle cherche à préserver sa compétitivité et à affirmer son autonomie face à la domination du dollar. Mais entre la lenteur du projet d’euro numérique et les exigences réglementaires de MiCA, la concrétisation de cette ambition prendra du temps.
Si le mouvement s’accélère, 2025 pourrait marquer le début d’une nouvelle ère pour la finance européenne : celle où les stablecoins deviennent un instrument de puissance au même titre que la monnaie traditionnelle. Reste à savoir si l’Europe aura la volonté politique d’en faire un levier d’innovation, et non un simple bouclier face à l’hégémonie américaine.
