La santé numérique en Afrique a considérablement progressé en dix ans, notamment grâce à la télémédecine et au développement des réseaux mobiles. Mais l’arrivée de l’intelligence artificielle révèle une faiblesse majeure : de nombreux systèmes de santé ne disposent toujours pas de données médicales fiables pour améliorer la prise en charge des patients.
Dix ans de progrès dans la santé numérique en Afrique
Le 15 octobre 2026, l’Observatoire de la e-santé dans les pays du Sud (Odess) a célébré son dixième anniversaire. Créée en 2016 à l’initiative de la Fondation Pierre Fabre, cette organisation accompagne les innovations numériques destinées à améliorer l’accès aux soins, principalement en Afrique et en Asie.
En une décennie, les technologies médicales ont profondément évolué. La téléconsultation, la formation à distance et les applications de suivi des patients se sont progressivement développées dans plusieurs pays africains.
Interrogé par RFI, Cheick Oumar Bagayoko, professeur à l’université de Bamako et directeur de Digi-santé Mali, rappelle les difficultés rencontrées au début de cette transformation.
À l’époque, les infrastructures Internet étaient insuffisantes pour proposer des formations médicales à distance. Les professionnels de santé installés dans les régions éloignées avaient donc peu de possibilités d’échanger avec les spécialistes des grandes villes.
L’expansion de la téléphonie mobile dans les années 2010 a changé la situation. Elle a permis de développer des solutions adaptées aux réalités locales, sans nécessiter systématiquement des équipements technologiques coûteux.
Pour le spécialiste malien, cette évolution démontre qu’une innovation simple peut parfois produire davantage de résultats qu’une technologie sophistiquée.
Au Mali, la télémédecine améliore l’accès aux soins
Le Mali illustre les bénéfices concrets de la digitalisation des services médicaux.
Le pays dispose notamment d’un réseau de télédermatologie qui couvre plus d’une centaine de sites, selon Cheick Oumar Bagayoko. Ce dispositif permet aux professionnels de santé des régions éloignées de solliciter l’avis de spécialistes installés à Bamako.
Les patients peuvent ainsi bénéficier d’une expertise médicale sans devoir systématiquement parcourir de longues distances.
Cette possibilité devient particulièrement importante dans les zones touchées par l’insécurité, où les déplacements vers les grands centres hospitaliers peuvent être difficiles.
Le spécialiste cite également le rôle de la télémédecine dans la détection du premier cas de Mpox au Mali.
Grâce à une consultation à distance, les soignants ont pu identifier la nécessité d’isoler rapidement un patient pris en charge à une centaine de kilomètres de Bamako.
Cet exemple montre que les outils numériques peuvent contribuer à la surveillance épidémiologique, mais aussi limiter certains déplacements susceptibles de favoriser la propagation des maladies.
Ces avancées restent toutefois insuffisantes pour garantir une transformation complète du système de santé.
Pourquoi les données médicales freinent-elles l’intelligence artificielle ?
L’un des principaux obstacles concerne l’absence de dossiers médicaux numériques cohérents et accessibles aux professionnels autorisés.
Selon Cheick Oumar Bagayoko, les établissements de santé ne disposent pas toujours de mécanismes permettant d’identifier correctement les patients et de retracer leurs consultations.
Un malade atteint du paludisme peut ainsi consulter trois établissements différents dans une même journée. Sans système d’identification commun, les autorités risquent de comptabiliser trois cas distincts alors qu’il s’agit d’une seule personne.
Cette situation peut fausser les statistiques sanitaires et compliquer l’organisation des politiques publiques.
Elle pose également un problème pour l’utilisation de l’intelligence artificielle en médecine.
Les algorithmes médicaux ont besoin de données fiables, représentatives et correctement structurées pour produire des résultats pertinents.
Or, des outils principalement entraînés sur des populations européennes ou asiatiques peuvent présenter des limites lorsqu’ils sont appliqués à certains patients africains.
C’est notamment le cas en dermatologie, où plusieurs maladies présentent des manifestations visuelles différentes selon la pigmentation de la peau.
L’enjeu ne consiste donc pas uniquement à adopter l’IA, mais à construire les infrastructures nécessaires pour l’utiliser efficacement et sans renforcer les inégalités médicales.
Quelles priorités pour la santé numérique africaine d’ici 2036 ?
Pour la prochaine décennie, les spécialistes privilégient une transformation durable des systèmes d’information sanitaire.
L’Organisation mondiale de la santé insiste notamment sur l’interopérabilité, la sécurité des données, la formation du personnel médical et la coordination des initiatives numériques.
L’interopérabilité permettrait à différents établissements de partager les informations nécessaires au suivi d’un patient, dans le respect des règles de confidentialité.
La formation des professionnels reste également essentielle pour assurer une utilisation efficace des nouveaux outils.
Enfin, les solutions technologiques devront répondre aux besoins concrets des établissements, plutôt que multiplier des applications isolées difficiles à maintenir.
Après dix ans d’expérimentation, le défi de la santé numérique en Afrique n’est donc plus seulement technologique. Il consiste à créer des systèmes cohérents, capables d’améliorer les soins quotidiens et de préparer une utilisation responsable de l’intelligence artificielle.



