À mesure que l’intelligence artificielle générative produit des visages et des récits à grande échelle, la représentation des femmes africaines par l’IA devient un enjeu culturel autant que technologique. Frédérique Nanan, PDG et éditrice d’ELLE Afrique francophone, défend une doctrine dans laquelle les femmes représentées doivent conserver le contrôle de leur image, de leur récit et de la valeur qui en découle.
Frédérique Nanan veut replacer les femmes africaines au centre
La journaliste et éditrice franco-ivoirienne a formulé en septembre 2026 ce qu’elle appelle « l’intelligence artificielle régénératrice incarnée ». Son ambition n’est pas de proposer un nouvel algorithme, mais un cadre destiné à orienter la manière dont les systèmes d’intelligence artificielle sont conçus et utilisés.
Son point de départ tient dans une question simple : qui décide de l’image des femmes africaines lorsque celle-ci est produite par une machine ? Pour Frédérique Nanan, cette décision ne devrait appartenir ni au modèle, ni uniquement à son concepteur, mais d’abord aux personnes représentées.
Elle résume cette approche autour de trois formes de « restitution » : l’image, le récit et la valeur économique. Son manifeste affirme ainsi que les personnes doivent garder la maîtrise de leur représentation et que la richesse créée à partir d’une culture doit pouvoir bénéficier à cette même culture.
Une création vidéo pour construire un autre archétype
Cette réflexion ne reste pas uniquement théorique. Frédérique Nanan explique avoir expérimenté depuis plusieurs mois des vidéos conçues avec des outils d’intelligence artificielle. Elles mettent notamment en scène son avatar et des figures féminines accompagnées de ses propres textes et poèmes.
Elle présente cette démarche comme une tentative de créer une représentation qui ne repose pas uniquement sur les imaginaires déjà contenus dans les modèles. Elle évoque notamment une « voix intérieure » des femmes africaines, construite autour de la dignité, de l’intériorité et de la capacité à décider de leur propre narration.
Cette démarche s’inscrit également dans le positionnement d’ELLE Afrique francophone. Le média, issu d’ELLE Côte d’Ivoire, affirme vouloir raconter le continent à travers ses femmes, ses créateurs et ses propres références plutôt que simplement reproduire des représentations conçues ailleurs.
Les biais de l’IA ne sont pas qu’un débat théorique
Les inquiétudes sur la représentation des femmes par les systèmes d’intelligence artificielle sont documentées au-delà du manifeste de Frédérique Nanan.
Une étude publiée par l’UNESCO en 2024 avait identifié des stéréotypes de genre et des biais culturels dans plusieurs grands modèles de langage. Dans certaines générations de textes, les femmes étaient davantage associées à la famille ou aux tâches domestiques, tandis que les hommes étaient plus fréquemment reliés à la carrière ou aux fonctions professionnelles valorisées.
L’étude avait également mis en évidence des différences selon l’origine culturelle des personnages. Les textes concernant des femmes zouloues leur attribuaient plus souvent des emplois domestiques que ceux générés pour certains profils occidentaux.
Des travaux universitaires consacrés cette fois aux images générées par Midjourney, Stable Diffusion ou DALL-E 2 ont eux aussi identifié des biais raciaux et de genre. Leurs auteurs soulignent notamment que les femmes et les personnes noires peuvent être sous-représentées ou associées à des caractéristiques différentes selon les professions demandées.
Une doctrine plutôt qu’une nouvelle technologie
Le projet de Frédérique Nanan doit toutefois être distingué d’une innovation technologique au sens strict. L’intéressée précise elle-même que son « intelligence artificielle régénératrice incarnée » n’est pas un algorithme et ne produit pas, à ce stade, une nouvelle architecture d’IA.
Il s’agit d’abord d’une doctrine éthique. Ses principes comprennent notamment la souveraineté des personnes représentées, la transparence sur l’utilisation de l’IA et la nécessité de mesurer ce que ces technologies restituent aux communautés concernées.
Cette distinction est importante. La démarche ne démontre pas encore qu’il est techniquement possible de « réparer » automatiquement les biais de représentation. Elle propose plutôt des critères destinés à orienter les créateurs, médias et développeurs vers d’autres pratiques.
Le débat rejoint ainsi une question devenue centrale dans la gouvernance de l’intelligence artificielle : qui définit les données, les images et les récits qui alimentent les modèles ? Pour Frédérique Nanan, les femmes africaines ne doivent plus seulement apparaître dans les productions générées par l’IA. Elles doivent aussi participer aux décisions qui déterminent la manière dont ces technologies les représentent.





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