La République centrafricaine a voulu écrire une page inédite de son histoire économique en misant sur la blockchain. L’objectif affiché était clair : conquérir une souveraineté financière, contourner les contraintes des circuits bancaires traditionnels et attirer des capitaux internationaux. Pourtant, derrière l’élan technologique, un autre récit s’est progressivement imposé. Un rapport de l’Initiative globale contre le crime organisé transnational met en lumière un environnement fragile, propice aux dérives, à l’opacité et aux risques de capture par des intérêts douteux.
Une stratégie monétaire à forte portée politique
En avril 2022, Bangui crée la surprise en adoptant le bitcoin comme monnaie légale aux côtés du franc CFA. Le pays devient ainsi le premier en Afrique à franchir ce cap. Cette décision dépasse la simple innovation numérique. Elle traduit une volonté politique de redéfinir les rapports financiers extérieurs et de réduire la dépendance aux mécanismes régionaux.
Dans la foulée, le gouvernement lance le Sango Coin en juillet 2022. Présenté comme un instrument national adossé au bitcoin, il doit faciliter les investissements, notamment dans les secteurs stratégiques comme les ressources naturelles. Mais l’enthousiasme retombe rapidement. En mars 2023, sous la pression de la Banque des États de l’Afrique centrale et du Fonds monétaire international, le Parlement retire au bitcoin son statut de monnaie légale.
Le projet ne s’arrête pas là. En février 2025, le $CAR voit le jour sur la blockchain Solana. Ce nouveau token, qualifié de symbole d’unité nationale, cherche à relancer l’intérêt des investisseurs après l’essoufflement du Sango Coin.
A lire également : Le PIB américain désormais accessible via la blockchain
Un projet numérique dans un pays hors connexion
La promesse d’inclusion financière se heurte à une réalité brutale. En Centrafrique, seuls 15,7 % des habitants ont accès à l’électricité. Moins de 40 % disposent d’un abonnement mobile. Le PIB par habitant avoisine 467 dollars.
Dans ce contexte, l’usage massif des cryptomonnaies relève davantage du discours que de la pratique. Sans infrastructures numériques solides, la finance décentralisée ne peut bénéficier qu’à une minorité. L’initiative s’oriente alors vers un autre public : les investisseurs étrangers. La blockchain cesse d’être un outil social et devient un levier de captation de devises.
A lire également : Du MLM à la blockchain : Quand le marketing pyramidal se réinvente en crypto
La tokenisation des terres : un tournant stratégique
Le véritable basculement intervient en juillet 2023. Une loi autorise la tokenisation des actifs nationaux, notamment les terres, les forêts et les concessions minières. Le principe consiste à convertir des droits liés au territoire en jetons numériques échangeables.
En mai 2025, un décret permet la tokenisation de 1 700 hectares dans la préfecture de Lobaye. Les concessions, valables pour 99 ans, peuvent être acquises en $CAR. Le dispositif se veut simple et rapide.
Mais cette simplicité inquiète. Selon le rapport, les mécanismes de vérification d’identité et de contrôle anti-blanchiment demeurent insuffisants. Dans un pays marqué par des fragilités institutionnelles, cette absence de garde-fous ouvre la porte à des flux financiers opaques. La blockchain, censée garantir la transparence, risque alors de faciliter des opérations difficilement traçables.
Volatilité et soupçons autour du $CAR
Le lancement du $CAR soulève également des interrogations. Peu avant son annonce officielle, un portefeuille lié au développeur acquiert près de 80 % de l’offre totale. Quelques heures plus tard, le token chute brutalement, perdant jusqu’à 85 % de sa valeur. Le site officiel devient inaccessible.
Ces éléments alimentent le doute sur la gouvernance du projet. Le précédent du Sango Coin, dont les ventes n’ont atteint qu’une fraction des objectifs initiaux, accentue la perception d’un écosystème instable.
Des réseaux d’influence controversés
Le rapport évoque également la présence de conseillers et d’acteurs privés controversés autour du projet crypto centrafricain. Certains noms apparaissent associés à des accusations de fraude dans d’autres juridictions. Dans un environnement réglementaire fragile, ces connexions renforcent les craintes de capture par des intérêts extérieurs ou criminels.
Par ailleurs, les alertes du Groupe d’action contre le blanchiment d’argent en Afrique centrale n’ont pas freiné l’expansion des initiatives numériques. La capacité de supervision reste limitée.
La souveraineté à l’épreuve des institutions
Au fond, la Centrafrique n’a pas seulement introduit des cryptomonnaies. Elle a tenté de réinventer des fonctions régaliennes — monnaie, gestion foncière, concessions minières — dans un contexte institutionnel encore vulnérable.
La souveraineté financière suppose une architecture solide : registres fiables, contrôle fiscal, dispositifs anti-blanchiment, régulation indépendante. Sans ces fondations, l’innovation technologique peut amplifier les fragilités existantes.
La blockchain promettait l’indépendance. Elle révèle aujourd’hui les limites structurelles d’un État en quête de stabilité. L’avenir du projet dépendra moins de la technologie que de la capacité des institutions à encadrer, contrôler et sécuriser ces nouveaux instruments financiers.
