À New Delhi, la communauté internationale se réunit pour le Sommet mondial sur l’intelligence artificielle, un an après le rendez-vous de Paris consacré à l’action sur l’IA. L’objectif affiché est d’élargir l’accès aux usages de l’intelligence artificielle dans les pays en développement. Pour l’Afrique, l’enjeu dépasse la diffusion technologique : il concerne la structuration durable de son écosystème IA africain, encore trop concentré et inégalement financé.
Une croissance spectaculaire, suivie d’un brutal coup d’arrêt
Entre 2015 et 2022, les start-up africaines ont connu une expansion remarquable. Le nombre d’entreprises financées a été multiplié par plus de sept. L’essor du mobile, la montée en puissance de la fintech et l’arrivée massive de capitaux internationaux ont transformé le paysage entrepreneurial.
À partir de 2022, le resserrement économique mondial a provoqué un funding squeeze. La contraction du capital-risque a frappé l’Afrique plus durement que d’autres régions. Les investisseurs ont privilégié les marchés jugés les plus sûrs, renforçant la concentration géographique des financements.
Ce choc a mis en lumière une fragilité structurelle : l’écosystème IA africain dépend encore largement de flux internationaux et reste dominé par quelques pôles.
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Les « Big Four », piliers mais aussi limites du modèle actuel
Au début des années 2020, l’expression « Big Four » s’est imposée pour désigner l’Afrique du Sud, l’Égypte, le Kenya et le Nigeria. En 2024, ces quatre pays ont capté 67 % des financements en equity tech. Le Kenya concentre environ 24 %, l’Afrique du Sud 20 %, tandis que l’Égypte et le Nigeria recueillent chacun 13,5 %.
Cette polarisation ne concerne pas uniquement les territoires. Elle touche également les secteurs. Les capitaux se dirigent massivement vers la fintech, considérée comme plus mature et moins risquée, tandis que les edtech et cleantech peinent à mobiliser des fonds.
Entre 60 et 70 % des montants levés proviennent d’investisseurs internationaux, surtout pour les tours supérieurs à 10 à 20 millions de dollars. Les transactions les plus visibles s’effectuent donc dans les environnements déjà structurés, laissant d’autres marchés en retrait.

Des pôles émergents encore sous-financés
Hors des « Big Four », plusieurs pays disposent pourtant d’un potentiel significatif. Le Ghana, le Maroc, la Tunisie, le Sénégal ou encore le Rwanda développent des start-up dynamiques. Le Ghana, le Maroc et la Tunisie représentent à eux seuls environ 17 % des entreprises technologiques africaines hors des quatre leaders.
Malgré ce vivier, ces pays attirent peu de capitaux. Les structures locales de financement restent limitées. Les écosystèmes institutionnels doivent se consolider pour rassurer les investisseurs.
Ce déséquilibre s’inscrit dans une réalité plus large. En 2020, l’ensemble du continent ne représentait que 0,4 % des flux mondiaux de capital-risque et 2,5 % du marché mondial de l’IA. L’écosystème IA africain évolue donc dans une compétition internationale déjà très concentrée.
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Préparer les conditions d’un développement équilibré
Renforcer l’écosystème IA africain suppose d’agir au-delà du financement. L’AI Investment Potential Index montre que l’adoption de l’IA dépend aussi de la gouvernance, de la qualité des institutions et du capital humain.
Les pays avancés, comme l’Afrique du Sud ou le Maroc, doivent soutenir la recherche et attirer des investissements stratégiques. Les pays intermédiaires doivent prioritairement renforcer la connectivité, les infrastructures énergétiques et la formation.
La plateforme aipotentialindex.org permet d’identifier les leviers d’amélioration et les marges de progression. Elle offre un outil stratégique aux décideurs publics et aux investisseurs.
Des instruments financiers en construction
À l’échelle continentale, la Banque africaine de développement et la Banque ouest-africaine de développement lancent des initiatives dédiées à l’économie numérique. Les fonds souverains, comme le Fonds Mohammed VI au Maroc ou le Pula Fund au Botswana, mobilisent l’épargne publique pour soutenir l’innovation.
Les partenariats public-privé jouent également un rôle. L’initiative Choose Africa 2, portée par l’AFD et Bpifrance, cible les phases précoces. Digital Africa finance des start-up « Tech for Good » à impact social et environnemental.
En avril dernier, lors du Global AI Summit de Kigali, 52 pays africains ont annoncé la création d’un Fonds africain pour l’IA doté de 60 milliards, combinant capitaux publics, privés et philanthropiques. Cette initiative traduit une ambition politique forte, mais son efficacité dépendra de la gouvernance et de la transparence mises en place.
Un moment stratégique pour le continent
Les stratégies de l’Union africaine – transformation numérique, stratégie continentale IA et Pacte numérique africain – fournissent un cadre structurant. Des initiatives nationales, comme la loi Startup en Tunisie ou la stratégie IA du Ghana visant à devenir un hub continental, renforcent cette dynamique.
Le Sommet mondial de l’IA rappelle que la compétition technologique mondiale s’accélère. Pour l’Afrique, l’enjeu n’est plus seulement d’attirer des capitaux. Il s’agit de consolider un écosystème IA africain capable de produire de la valeur locale, de former ses talents et de peser dans les normes internationales.
L’avenir de l’intelligence artificielle sur le continent dépendra moins des effets d’annonce que de la capacité à réduire les asymétries actuelles et à transformer le potentiel en puissance économique durable.
