La décision avait de quoi surprendre. Après avoir bâti sa réputation sur une stratégie d’accumulation massive de Bitcoin, Strategy, ex-MicroStrategy, a vendu plusieurs milliers de BTC autour de 62 200 dollars avant d’en racheter une partie à plus de 80 000 dollars. À première vue, l’opération ressemble à une erreur de timing particulièrement coûteuse.
Pourtant, Phong Le, le PDG de Strategy, ne regrette pas cette décision. Selon lui, il ne faut pas analyser ces transactions comme celles d’un trader cherchant à anticiper la prochaine hausse ou baisse du Bitcoin. La véritable variable déterminante était ailleurs : le coût du capital et la gestion de la structure financière de l’entreprise.
Entre fin juin et mi-août 2026, Strategy a ainsi vendu 6 916 BTC pour un prix moyen pondéré proche de 62 200 dollars, avant de racheter 4 603 BTC à environ 80 318 dollars la semaine suivante. Une mécanique difficile à comprendre si l’on raisonne uniquement en termes de cours du Bitcoin, mais qui prend une autre dimension lorsqu’on l’examine sous l’angle du financement d’entreprise.
Strategy a vendu du Bitcoin autour de 62 200 dollars
Les chiffres sont particulièrement frappants.
Strategy a cédé 6 916 BTC, par différentes tranches, à un prix moyen d’environ 62 200 dollars. Certaines estimations évoquent un niveau légèrement supérieur, autour de 62 500 dollars.
Quelques jours plus tard, l’entreprise a pourtant remis la main sur 4 603 BTC, cette fois à un prix moyen de 80 318 dollars.
La différence donne immédiatement l’impression d’un mauvais arbitrage : vendre lorsque le Bitcoin est relativement bas, puis racheter lorsque son cours a fortement progressé.
C’est précisément cette lecture que la direction de Strategy cherche à écarter.
Pour Phong Le, la vente n’était pas une anticipation baissière sur Bitcoin. L’entreprise n’a pas vendu parce qu’elle estimait que le BTC allait continuer à chuter. Elle a vendu parce qu’elle avait besoin de liquidités et qu’elle devait optimiser sa structure de financement.
Autrement dit, le prix du Bitcoin n’était pas la principale variable de décision.
Le véritable enjeu : le coût du capital
Pour comprendre la stratégie de Strategy, il faut sortir du raisonnement classique « acheter bas, vendre haut ».
L’entreprise fonctionne avec une structure financière complexe qui combine notamment dette, émissions d’actions et actions préférentielles. Dans ce modèle, le coût auquel Strategy peut lever des capitaux est déterminant.
Lorsque le cours de l’action Strategy bénéficie d’une prime importante par rapport à la valeur de ses actifs sous-jacents, l’entreprise peut profiter de cette situation pour émettre des actions et récupérer des capitaux. Ces fonds peuvent ensuite servir à acheter davantage de Bitcoin.
Le raisonnement est donc différent de celui d’un investisseur particulier.
Strategy ne cherche pas nécessairement à acheter le Bitcoin au prix le plus bas possible. Elle cherche à déterminer à quel moment son capital peut être levé dans les meilleures conditions.
À l’inverse, certaines obligations financières doivent être honorées indépendamment de l’évolution du BTC. C’est notamment le cas des dividendes associés aux actions préférentielles.
Dans ce contexte, vendre une partie du Bitcoin peut devenir rationnel même si le prix du BTC semble peu attractif.
Les dividendes des actions préférentielles au cœur de la décision
L’un des principaux éléments avancés par la direction concerne les dividendes à verser aux détenteurs des actions préférentielles, notamment STRC.
Selon les données communiquées autour de cette opération, Strategy doit faire face à environ 1,2 milliard de dollars de dividendes annuels sur ces titres, avec un coût pouvant atteindre environ 1,76 milliard de dollars en incluant les intérêts selon les hypothèses retenues.
Ces paiements constituent une sortie de trésorerie relativement prévisible.
Or, contrairement au prix du Bitcoin, une obligation financière ne peut pas simplement être reportée parce que le marché traverse une mauvaise période.
C’est ici que la vente de BTC prend tout son sens dans la logique défendue par Phong Le.
En monétisant une partie de ses bitcoins, Strategy transforme un actif volatil en liquidités immédiatement disponibles. L’objectif est alors de disposer d’une réserve suffisante pour honorer ses engagements financiers sans être obligé de vendre davantage de BTC dans une situation de marché encore moins favorable.
La vente autour de 62 200 dollars peut donc être interprétée comme une opération de gestion du risque de liquidité, plutôt que comme un pari sur la baisse du Bitcoin.
Une réserve de trésorerie pour assainir le bilan
La direction de Strategy affirme également que les ventes ont contribué à renforcer considérablement sa situation financière.
Selon les déclarations de Phong Le, l’opération aurait permis de faire passer la dette nette d’environ 7 milliards de dollars à zéro, tout en constituant une réserve de liquidités proche de 7 milliards de dollars.
Cette réserve offre à l’entreprise davantage de marge de manœuvre.
Elle peut notamment servir à financer les dividendes, couvrir différentes obligations financières et réduire le risque de devoir vendre massivement du Bitcoin dans l’urgence.
C’est un point essentiel pour comprendre la philosophie de Strategy : détenir beaucoup de Bitcoin ne signifie pas nécessairement vouloir conserver chaque unité de BTC à tout prix.
Une entreprise cotée doit aussi gérer ses échéances, son financement et ses besoins de trésorerie.
Pourquoi racheter du Bitcoin à 80 318 dollars ?
Le rachat effectué peu après la vente constitue probablement la partie la plus difficile à expliquer pour les investisseurs.
Pourquoi vendre à environ 62 200 dollars si c’est pour racheter quelques jours plus tard à 80 318 dollars ?
La réponse de Strategy repose encore une fois sur le coût du capital.
Lorsque l’action Strategy se négociait avec une prime, l’entreprise disposait d’une fenêtre favorable pour lever des capitaux en émettant des actions. Ces capitaux pouvaient alors être utilisés pour acheter du Bitcoin.
Le calcul ne consiste donc pas simplement à comparer :
62 200 dollars → 80 318 dollars.
Il faut également prendre en compte le prix auquel Strategy a pu lever ses capitaux, la structure de son bilan, ses obligations financières et la valeur créée pour ses actionnaires.
Dans cette perspective, vendre du BTC pour renforcer le bilan puis en racheter une partie avec des capitaux levés dans de meilleures conditions peut être cohérent avec une stratégie financière de long terme.
C’est très différent d’un trader qui vendrait un actif dans l’espoir de le racheter moins cher.
Une stratégie qui reste largement orientée vers l’accumulation
Pour autant, Strategy ne semble pas avoir abandonné sa thèse fondamentale sur Bitcoin.
L’entreprise reste très largement acheteuse sur l’ensemble de la période considérée. Les chiffres disponibles font état d’environ 175 000 BTC achetés en 2026, contre seulement quelque 7 000 BTC vendus.
La vente de 6 916 BTC apparaît donc davantage comme une opération ponctuelle de gestion du capital que comme un changement complet de stratégie.
Le message envoyé par la direction est clair : Strategy peut continuer à considérer Bitcoin comme son principal actif de réserve tout en acceptant de vendre une fraction de ses avoirs lorsque sa structure financière l’exige.
Cette nuance est importante.
Le fameux modèle « never sell » souvent associé à Michael Saylor et à MicroStrategy semble ainsi évoluer vers une doctrine plus pragmatique : accumuler du Bitcoin lorsque les conditions de financement sont favorables, mais conserver suffisamment de flexibilité financière pour répondre aux obligations de l’entreprise.
La rupture symbolique avec le « never sell »
Même si Strategy présente l’opération comme une décision financière rationnelle, les ventes constituent tout de même une rupture symbolique.
Pendant des années, l’entreprise a incarné une philosophie extrêmement simple : accumuler du Bitcoin et éviter de vendre.
Cette fois, près de 7 000 BTC ont été liquidés à un niveau de prix qui s’est ensuite révélé inférieur au cours de rachat.
Selon les estimations citées par CryptoQuant, ces ventes auraient même entraîné plus de 102 millions de dollars de pertes.
Cela nourrit évidemment les critiques.
Pour certains observateurs, peu importe la sophistication du raisonnement financier : vendre du Bitcoin à 62 200 dollars pour le racheter à plus de 80 000 dollars reste une opération qui semble destructrice de valeur lorsqu’elle est considérée uniquement sous l’angle du nombre de BTC détenus et du prix d’exécution.
Mais cette critique passe à côté de la logique défendue par Strategy.
L’entreprise ne cherche pas nécessairement à maximiser le gain sur chaque transaction Bitcoin. Elle cherche à optimiser l’ensemble de son bilan et le coût de ses différentes sources de financement.
Strategy ne raisonne pas comme un trader Bitcoin
C’est probablement le principal enseignement de cette opération.
Un trader se demande généralement si Bitcoin va monter ou baisser. Une entreprise comme Strategy doit répondre à des questions beaucoup plus larges :
- Combien coûte le financement de son activité ?
- À quel prix peut-elle émettre de nouvelles actions ?
- Quelle quantité de liquidités doit-elle conserver ?
- Comment financer les dividendes de ses actions préférentielles ?
- Quel niveau de dette peut-elle supporter ?
- Combien de Bitcoin peut-elle conserver sans mettre sa trésorerie sous tension ?
Dans ce cadre, le prix du Bitcoin n’est qu’une variable parmi d’autres.
C’est pourquoi Phong Le peut affirmer ne pas regretter une vente effectuée autour de 62 200 dollars malgré le rachat ultérieur à 80 318 dollars.
Pour Strategy, le bon indicateur n’est pas forcément le prix auquel le BTC a été vendu ou acheté, mais la manière dont chaque opération améliore ou détériore le coût global du capital.
Un modèle qui comporte aussi des risques
Cette stratégie n’est toutefois pas sans danger.
Plus Strategy dépend des marchés financiers pour financer ses acquisitions de Bitcoin et ses obligations, plus elle est exposée aux conditions de financement.
Une forte baisse du cours de l’action peut réduire sa capacité à lever des capitaux à des conditions avantageuses. Parallèlement, une chute prolongée du Bitcoin peut diminuer la valeur de son principal actif.
La multiplication des actions préférentielles ajoute également des engagements financiers récurrents.
La réserve de liquidités constitue donc une forme de protection, mais elle ne supprime pas le risque.
Le véritable défi pour Strategy sera de parvenir à maintenir cet équilibre entre accumulation de Bitcoin, accès aux marchés de capitaux et discipline financière.




