IA en Afrique : plus de 100 millions de personnes handicapées oubliées

L’essor de l’IA en Afrique promet de transformer la santé, l’éducation ou les services publics, mais une partie considérable de la population risque de rester à l’écart. Les personnes handicapées sont encore trop peu représentées dans les données qui servent à entraîner les modèles, alors que l’OMS estime à plus de 188 millions leur nombre dans sa région africaine.

L’IA en Afrique reproduit un manque de données

Le problème commence avec les données. Une étude commandée par le programme Artificial Intelligence for Development (AI4D) a identifié leur insuffisance parmi les principaux obstacles au développement d’une intelligence artificielle réellement accessible aux personnes handicapées.

L’étude, menée notamment au Ghana, au Kenya et au Rwanda, montre que les données sur le handicap restent fragmentées et sont insuffisamment intégrées aux jeux utilisés pour entraîner les systèmes d’IA. Le Centre de recherches pour le développement international (CRDI) pointe également des écosystèmes d’innovation dispersés et une faible prise en compte du handicap dans les politiques relatives à l’intelligence artificielle.

Cette absence peut produire des effets très concrets. Un outil de reconnaissance vocale entraîné principalement sur des voix occidentales peut moins bien comprendre certains accents africains. Un système de vision artificielle développé avec des images européennes ou américaines peut également avoir davantage de difficultés à interpréter l’environnement d’une ville africaine.

Des outils utiles, mais mal adaptés aux réalités locales

À Enugu, au Nigeria, Francis Elendu utilise par exemple Envision AI et Seeing AI pour compléter sa canne et identifier certains obstacles. Il explique toutefois que ces applications interprètent parfois incorrectement ce qu’elles voient dans son environnement.

Le même problème touche la transcription automatique. Abdulazeez Hamdallah, défenseur nigérian des droits des personnes handicapées et lui-même malentendant, utilise des outils de sous-titrage et de transcription. Il rapporte des difficultés lorsque les interlocuteurs parlent rapidement, avec certains accents ou dans un environnement bruyant.

Ces limites montrent que l’accessibilité ne dépend pas uniquement de la puissance des modèles. Elle exige des données locales sur les accents, les langues des signes, les infrastructures urbaines et les situations vécues par les personnes concernées.

L’enjeu dépasse d’ailleurs les seuls outils d’IA. Selon CIPESA, plus de 150 millions de personnes handicapées en Afrique évoluent encore dans un environnement numérique marqué par des sites, applications et services publics peu accessibles.

Un nouveau réseau veut combler le déficit de données

Plusieurs acteurs africains tentent désormais de corriger cette situation. Le Hub for AI and Disability Inclusion (HAIDI) doit notamment travailler sur des données éthiques et représentatives afin de permettre le développement de solutions adaptées.

Le projet associe notamment l’université Kwame Nkrumah des sciences et technologies au Ghana et l’université Maseno au Kenya. Le CRDI lui accorde un financement d’un million de dollars canadiens sur 36 mois dans le cadre du programme AI4D, soutenu avec le Foreign, Commonwealth and Development Office britannique.

Un African Disability Data Network doit parallèlement faciliter la collaboration entre chercheurs, innovateurs et organisations représentant les personnes handicapées. L’objectif n’est pas seulement de concevoir de nouvelles applications, mais de construire l’infrastructure de données qui permettra ensuite de développer des modèles plus inclusifs.

Cette démarche intervient alors que des initiatives apparaissent déjà au niveau national. En mai 2026, le Kenya a par exemple lancé un programme consacré à l’IA et au handicap avec plusieurs partenaires technologiques et organisations spécialisées.

Le risque d’une nouvelle fracture numérique

L’intelligence artificielle peut pourtant améliorer considérablement l’autonomie. Reconnaissance d’images pour les personnes aveugles, synthèse vocale, sous-titrage instantané ou traduction en langue des signes figurent parmi ses usages les plus prometteurs.

Mais ces outils peuvent produire l’effet inverse lorsque les personnes qu’ils doivent servir sont absentes des données. Le CRDI estime ainsi que 10 à 20 % des habitants d’Afrique subsaharienne vivent avec un handicap et souligne que de nombreuses innovations prometteuses restent encore limitées au stade pilote.

Le chiffre de « 100 millions » souvent avancé doit donc être pris comme un ordre de grandeur minimal plutôt qu’un décompte exhaustif. L’OMS indiquait en 2025 que plus de 188 millions de personnes vivent avec une forme de handicap dans sa région africaine.

Alors que l’IA s’installe progressivement dans les administrations, les entreprises et les services essentiels africains, l’enjeu devient celui de sa conception. Sans données locales et sans participation directe des personnes handicapées, le boom technologique pourrait simplement reproduire dans les algorithmes des exclusions déjà présentes dans la société.

Rédaction Africa Moon
Rédaction Africa Moon
Nous sommes Africa Moon, un collectif de journalistes dédié à la vulgarisation de la cryptomonnaie et de l’intelligence artificielle. Nous produisons des contenus clairs et pédagogiques pour aider chacun à comprendre les enjeux des technologies numériques. À Africa Moon, nous croyons au pouvoir de l’information collective pour accompagner la transformation numérique du continent africain.

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