À Nairobi, les travailleurs de l’IA sortent progressivement de l’ombre après des années passées à annoter images, textes et vidéos pour entraîner des algorithmes. Face aux faibles rémunérations, aux contrats précaires et à l’opacité des donneurs d’ordre, certains commencent désormais à s’organiser collectivement.
À Nairobi, les petites mains indispensables à l’intelligence artificielle
Derrière les modèles d’intelligence artificielle se cache une quantité considérable de travail humain. Des opérateurs doivent classer des images, identifier des objets, vérifier des textes ou encore décrire des vidéos afin que les systèmes apprennent à reconnaître leur environnement.
Le Kenya est devenu l’un des centres de cette économie numérique externalisée. À Nairobi, des entreprises comme Sama, CloudFactory ou des plateformes de microtravail ont recruté ces dernières années une main-d’œuvre jeune et anglophone pour des clients internationaux. Une étude de l’Organisation internationale du travail rappelle que 95 % des microtravailleurs kényans interrogés réalisaient des tâches liées à l’intelligence artificielle ou au machine learning.
Ces tâches peuvent servir à entraîner des véhicules autonomes, des systèmes de reconnaissance d’images ou des modèles génératifs. Mais les salariés ignorent parfois l’identité de l’entreprise qui utilisera leur travail. « On ne sait jamais vraiment pour qui on bosse et à quoi notre boulot sert », témoigne ainsi un ancien travailleur interrogé à Nairobi par Libération.
Des travailleurs de l’IA dénoncent précarité et opacité
La rémunération constitue l’un des principaux motifs de mécontentement. Certains travailleurs sont payés à la tâche et peuvent perdre plusieurs heures de revenus lorsqu’un objectif n’est pas atteint ou qu’un travail est rejeté.
Cette précarité avait déjà éclaté au grand jour en 2024 lorsque Remotasks, plateforme appartenant à Scale AI, avait cessé ses activités au Kenya. Plusieurs travailleurs avaient alors expliqué avoir perdu brutalement leur principale source de revenus. Scale AI avait invoqué de nouveaux protocoles de sécurité pour justifier l’arrêt du service dans plusieurs pays.
Les critiques concernent aussi la santé mentale. Certains projets imposent aux annotateurs ou modérateurs de consulter des images violentes, sexuelles ou traumatisantes. En 2024, 97 travailleurs kényans avaient interpellé le président américain Joe Biden pour dénoncer des rémunérations parfois inférieures à deux dollars de l’heure et un accompagnement psychologique jugé insuffisant.
La Data Labelers Association veut organiser les travailleurs
Une nouvelle étape se dessine avec la création de la Data Labelers Association. Fondée au Kenya par Joan Kinyua et plusieurs anciens travailleurs du secteur, l’organisation veut donner une voix commune aux personnes chargées d’entraîner les intelligences artificielles.
Elle réclame notamment davantage de transparence sur les donneurs d’ordre, des rémunérations plus justes et de meilleures protections sociales. « Nous construisons un mouvement où le travail numérique est visible, valorisé et organisé », explique Joan Kinyua. L’objectif n’est pas de combattre l’IA, insiste-t-elle, mais d’empêcher que son développement repose sur des conditions de travail dégradées.
Cette mobilisation prolonge d’autres initiatives apparues à Nairobi. Dès 2023, plus de 150 modérateurs de contenus travaillant notamment pour Facebook, TikTok ou YouTube avaient voté en faveur de la création d’un syndicat africain des modérateurs.
Le Kenya face au risque d’un nouveau « colonialisme numérique »
Le débat dépasse désormais les entreprises américaines. Des enquêtes récentes montrent que des sociétés chinoises utilisent elles aussi des travailleurs kényans pour annoter de grandes quantités de vidéos, parfois par l’intermédiaire de sous-traitants difficiles à identifier.
Certains annotateurs interrogés en 2025 travaillaient sans contrat formel, recevaient leurs instructions sur WhatsApp et étaient payés via M-Pesa. Dans certains projets, les objectifs pouvaient atteindre plusieurs milliers de vidéos par personne et par jour.
Ce modèle alimente les accusations de « colonialisme numérique ». Les pays où le chômage des jeunes est élevé fournissent une main-d’œuvre bon marché, tandis que la valeur économique des modèles d’IA est principalement captée ailleurs.
L’OIT souligne pourtant que ces travailleurs ne constituent pas une périphérie facultative de l’intelligence artificielle. Les modèles reposent encore largement sur leur travail pour nettoyer, enrichir et classer les données. À Nairobi, leur mobilisation commence donc à poser une question centrale à l’industrie : qui doit bénéficier de la valeur créée par les humains qui rendent l’IA possible ?




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