L’Afrique ne veut plus seulement louer à l’étranger la puissance de calcul nécessaire à l’intelligence artificielle. Des investissements récents dans les data centers, les « AI factories » et les réseaux montrent une volonté croissante d’héberger localement données, GPU et services cloud, même si la dépendance technologique reste forte.
L’infrastructure IA devient un enjeu de souveraineté
Pendant longtemps, une grande partie des entreprises africaines utilisant l’IA s’appuyait sur des infrastructures informatiques situées hors du continent. Cette configuration augmente la latence, expose aux variations des coûts du cloud et pose des questions sur la localisation des données sensibles.
La tendance commence à évoluer. Selon l’African Data Centers Association, l’Afrique comptait début 2026 environ 360 MW de capacité de data centers en activité, auxquels s’ajoutaient 238 MW en construction et 656 MW planifiés. Le continent ne représentait pourtant encore que 0,6 % de la capacité mondiale, signe de l’ampleur du retard à combler.
Cette faiblesse explique le changement de stratégie. L’Union africaine place désormais les infrastructures numériques, les données et les capacités de calcul parmi les fondations nécessaires à son ambition continentale en matière d’IA. Sa stratégie vise notamment à faire de l’Afrique un acteur de la technologie, et pas seulement un marché pour des solutions développées ailleurs.
Cassava transforme les data centers en « AI factories »
Cassava Technologies illustre cette évolution. Le groupe d’origine africaine déploie en Afrique du Sud une infrastructure d’IA utilisant la plateforme de calcul accéléré de Nvidia. Il prévoit d’étendre cette capacité au Nigeria, au Kenya, au Maroc et en Égypte.
L’objectif consiste à mettre des GPU à disposition des entreprises, gouvernements et développeurs depuis des installations situées sur le continent. Ahmed El Beheiry, responsable de l’IA chez Cassava, affirme vouloir permettre aux entreprises africaines de devenir « les architectes » des technologies qu’elles utilisent, plutôt que de rester de simples consommatrices.
L’Égypte vient d’offrir un exemple concret de cette stratégie. Le 8 septembre, Vodafone Business, Elsewedy Electric et Cassava Technologies ont annoncé un projet associant un grand data center et une infrastructure d’IA souveraine. La première phase prévoit 20 MW de capacité sur trois ans, avec une montée potentielle à 200 MW. L’investissement annoncé pourrait atteindre un milliard de dollars à terme.
Le Kenya mise sur l’électricité géothermique
L’Afrique de l’Est suit une trajectoire comparable. Microsoft et le groupe émirati G42 ont annoncé un programme d’un milliard de dollars au Kenya comprenant notamment un data center destiné à accueillir une nouvelle région cloud Azure.
Le projet doit exploiter l’énergie géothermique d’Olkaria. Il associe donc deux ressources devenues indissociables dans la course mondiale à l’IA : la puissance informatique et l’électricité disponible à grande échelle. G42 travaille parallèlement avec EcoCloud sur un campus qui pourrait débuter à 100 MW et, selon les ambitions annoncées par les partenaires, atteindre à terme jusqu’à 1 GW.
Cette question énergétique devient centrale. L’ADCA estime que l’accès à l’électricité a désormais dépassé la connectivité comme principal obstacle au développement des data centers africains. Les opérateurs recherchent donc davantage des sites proches de sources d’énergie abondantes, stables et, si possible, renouvelables.
Posséder le calcul ne signifie pas encore tout maîtriser
Cette multiplication des infrastructures locales ne signifie toutefois pas que l’Afrique contrôle déjà toute sa chaîne technologique. Les GPU restent largement fournis par des groupes étrangers comme Nvidia, tandis que Microsoft, G42 et d’autres acteurs internationaux jouent un rôle central dans le financement, le cloud et les logiciels.
La souveraineté numérique est donc graduelle. Héberger les données et les calculs sur le continent réduit certaines dépendances, mais ne supprime pas celles liées aux semi-conducteurs, aux plateformes cloud ou au financement.
L’enjeu économique reste considérable. Le FMI estime qu’une adoption rapide de l’IA, accompagnée d’investissements dans l’électricité, internet et les compétences, pourrait augmenter cumulativement le PIB de l’Afrique subsaharienne d’environ 4 % sur la prochaine décennie. Sans amélioration de ces infrastructures, les gains seraient beaucoup plus faibles.
L’Afrique commence ainsi à déplacer la bataille de l’IA vers son véritable socle : les centres de données, l’énergie, les réseaux et la puissance de calcul. Construire cette infrastructure localement ne garantit pas encore l’indépendance technologique, mais donne au continent davantage de contrôle sur la manière dont son économie numérique pourra se développer.




